Les Reduviidae, Triatominae
Les triatomes,
vecteurs de Trypanosoma cruzi (maladie de Chagas)





- Les Reduviidae, Triatominae
- La liste des triatomes de Bolivie
- Une brève introduction aux triatomes avec un focus particulier sur la Bolivie
- Diversité des triatomes
- Distribution écologique et bioécologie
- Capacité vectorielle et déterminants de la transmission
- Importance épidémiologique et dynamique de transmission
- Transmission sylvatique et particularités amazoniennes
- Évaluation de la capacité vectorielle
- Lutte antivectorielle
- Le genre Rhodnius en Bolivie
- Le genre Triatoma en Bolivie
- Particularités de la faune bolivienne
- Conclusion
- Bibliographie
La liste des triatomes de Bolivie
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Une brève introduction aux triatomes avec un focus particulier sur la Bolivie
Les triatomes (Hemiptera : Reduviidae : Triatominae) constituent un groupe d’insectes hématophages comprenant près de 160 espèces décrites, réparties principalement sur le continent américain, depuis le sud des États-Unis jusqu’à l’Argentine et le Chili (Ceccarelli et al., 2025; Lent & Wygodzinsky, 1979). Bien que la majorité des espèces occupent des habitats sylvatiques et entretiennent des cycles naturels impliquant divers vertébrés, certaines se sont adaptées aux environnements péridomestiques et domestiques, où elles jouent un rôle majeur dans la transmission de Trypanosoma cruzi, agent responsable de la maladie de Chagas. En raison de leur importance médicale et vétérinaire, les triatomes font l’objet de nombreux travaux portant sur leur taxonomie, leur bioécologie, leur dynamique de population et leur rôle dans les processus de transmission vectorielle.
La Bolivie occupe une place particulière dans l’épidémiologie de la maladie de Chagas, puisqu’elle présente historiquement l’une des plus fortes prévalences humaines d’infection par T. cruzi en Amérique latine (Araújo-Jorge & Medrano-Mercado, 2009). Cette situation résulte de l’interaction entre une faune diversifiée de triatomes, des conditions écologiques favorables à leur développement et des facteurs socio-économiques qui ont longtemps favorisé la colonisation des habitations humaines, notamment par Triatoma infestans**, qui est le vecteur majeur de la maladie en Bolivie.** Le pays se distingue également par la coexistence de populations domestiques, péridomestiques et sylvatiques de plusieurs espèces vectrices, ce qui constitue un gradient écologique continu particulièrement favorable à la circulation du parasite (Dujardin et al., 2002).

Triatoma infestans
Vecteur principal de Trypanosoma cruzi en Bolivie, cette espèce colonise aisément les habitations rurales construites en adobe ou en tabique. Son adaptation au milieu domestique et sa proximité étroite avec les populations humaines en font l’un des vecteurs les plus efficaces de la maladie de Chagas.
Diversité des triatomes
La faune bolivienne de Triatominae figure parmi les plus diversifiées d’Amérique du Sud, avec 23 espèces appartenant à six genres dans le cadre de cette synthèse : Eratyrus mucronatus ; Microtriatoma trinidadensis ; Panstrongylus dias, P. geniculatus, P. guentheri, P. megistus, P. noireaui et P. rufotuberculatus ; Psammolestes coreodes ; Rhodnius micki, R. montenegrensis, R. pictipes, R. robustus et R. stali ; ainsi que Triatoma boliviana, T. breyeri, T. delpontei, T. guasayana, T. infestans, T. matogrossensis, T. platensis, T. pseudomaculata et T. sordida. Cette diversité taxonomique s’accompagne d’une grande diversité écologique : les espèces exploitent des écotopes très différents, depuis les affleurements rocheux et les terriers de petits mammifères jusqu’aux cavités d’arbres, aux broméliacées, aux nids d’oiseaux et aux palmiers. Plusieurs espèces ont par ailleurs été décrites ou reconnues récemment, notamment Rhodnius micki, R. montenegrensis et Panstrongylus noireaui, soulignant que la diversité des Triatominae boliviens reste susceptible d’évoluer avec l’amélioration des connaissances taxonomiques. La distinction entre espèces proches peut en outre être difficile sur la seule base de la morphologie, ce qui rend particulièrement importantes les approches intégratives combinant caractères morphologiques, morphométriques et moléculaires (Zhao et al., 2021 ; Gil-Santana et al., 2022 ; Lardeux et al., 2024).
Toutes ces espèces ne présentent cependant pas la même importance épidémiologique. Triatoma infestans demeure l’espèce dominante et historiquement le principal vecteur domestique de Trypanosoma cruzi, agent de la maladie de Chagas, en Bolivie. Son importance repose sur sa forte adaptation aux habitations rurales, notamment aux constructions traditionnelles en adobe et en tabique, où les fissures et autres refuges permettent l’installation de colonies. Cette espèce possède toutefois également des populations sylvatiques, notamment dans les vallées andines et le Chaco, ce qui constitue une particularité importante de la transmission en Bolivie (Noireau et al., 1995 ; Rojas Cortez et al., 2007).
À côté de T. infestans, plusieurs espèces peuvent entrer en contact avec les habitats humains et sont susceptibles de participer, à des degrés variables, à la circulation de T. cruzi. Triatoma sordida, T. guasayana, Eratyrus mucronatus et certaines populations de Panstrongylus rufotuberculatus peuvent notamment exploiter des environnements péridomestiques et, pour certaines populations, les habitations. Leur importance vectorielle doit toutefois être distinguée de celle de T. infestans : la présence dans ou autour des maisons, l’infection naturelle par T. cruzi ou même la compétence vectorielle démontrée expérimentalement ne suffisent pas à établir une contribution importante à la transmission humaine. Les données disponibles indiquent plutôt un rôle secondaire ou potentiel, variable selon l’espèce et le contexte écologique (Noireau et al., 1995 ; Noireau et al., 1997 ; Depickère et al., 2012).
Les espèces principalement sylvatiques constituent un autre ensemble important. Plusieurs Rhodnius, notamment R. stali, R. montenegrensis et R. pictipes, sont étroitement associés aux palmiers et participent principalement aux cycles sauvages de T. cruzi. Dans l’Amazonie bolivienne, R. stali et R. montenegrensis ont été retrouvés dans différents genres de palmiers, parfois à proximité des habitations. Des insectes infectés par T. cruzi ont été détectés et des repas sanguins humains ont également été identifiés chez certains Rhodnius, montrant que l’interface entre cycles sylvatiques et humains peut être localement importante (Depickère et al., 2022). Rhodnius stali constitue à cet égard un cas particulièrement intéressant, car sa domiciliation a été documentée dans l’Alto Beni (Matias et al., 2003).
D’autres espèces présentent des associations écologiques encore plus spécialisées. Triatoma delpontei est fortement liée aux grands nids de la perruche moine (Myiopsitta monachus) dans le Chaco, tandis que Psammolestes coreodes est principalement associé aux nids d’oiseaux. Microtriatoma trinidadensis est essentiellement sylvatique, notamment dans les palmiers et les refuges associés aux mammifères, bien qu’une reproduction locale ait exceptionnellement été observée dans un poulailler de l’Alto Beni. Triatoma boliviana, quant à elle, occupe une niche particulière dans les vallées subandines de La Paz, où elle est notamment associée aux amas de pierres et aux murs de soutènement (tacanas) proches des habitations. Ces exemples montrent que la proximité avec l’homme ne traduit pas nécessairement une adaptation domestique : certaines espèces peuvent exploiter ponctuellement des structures péridomestiques tout en conservant une écologie essentiellement sylvatique.
Ainsi, la faune triatomique bolivienne forme un continuum écologique entre cycles sylvatiques, péridomestiques et domestiques, mais ce continuum ne doit pas être interprété comme une succession uniforme de niveaux de risque. La majorité des espèces restent associées à des cycles sauvages, tandis que T. infestans demeure le principal vecteur domestique de T. cruzi. Certaines espèces péridomestiques ou sylvatiques peuvent néanmoins constituer des interfaces avec les populations humaines, en particulier lorsque leurs écotopes naturels se trouvent à proximité des habitations, lorsque les adultes se dispersent vers celles-ci ou lorsque des populations parviennent à y maintenir localement des colonies. La compréhension de la transmission de la maladie de Chagas en Bolivie nécessite donc de considérer simultanément la diversité taxonomique, les écotopes, le degré de domiciliation, les interactions avec les hôtes vertébrés et l’infection par T. cruzi, plutôt que de considérer l’ensemble des Triatominae comme des vecteurs équivalents.

Habitation rurale de vallée inter-andine

Habitation du Chaco bolivien

Habitation du Chaco bolivien
Habitations rurales particulièrement favorable à l’installation de colonies de T. infestans. Les murs en en adobe, ou en pisé présentent de nombreuses fissures et cavités qui offrent aux triatomes des refuges propices à leur survie, leur reproduction et leur prolifération à proximité des habitants.
Distribution écologique et bioécologie
Les Triatominae sont des insectes hématophages obligatoires dont le développement comprend cinq stades nymphaux avant l’émergence de l’adulte. Leur survie, leur fécondité et leur dynamique de population dépendent notamment de la disponibilité des hôtes, de la température et de l’humidité, ainsi que de la structure et de la stabilité de leur écotope. En Bolivie, la grande diversité des milieux et des communautés animales se traduit par une forte diversité d’associations écologiques. De manière générale, les Rhodnius sont principalement associés aux palmiers, les Panstrongylus aux terriers, cavités et refuges fréquentés par les mammifères, tandis que de nombreux Triatoma exploitent des habitats terrestres tels que les amas rocheux, les terriers, le bois mort ou divers refuges péridomestiques. Ces tendances constituent toutefois des associations générales et comportent des exceptions ; l’écologie doit donc être considérée au niveau de chaque espèce.
Dans les vallées andines et interandines, les écotopes rocheux jouent un rôle important. Triatoma infestans peut notamment coloniser les amas de pierres et les affleurements rocheux, où des populations sylvatiques ont été largement documentées dans les départements de Cochabamba et de La Paz. Dans les vallées de La Paz, des populations sauvages ont été détectées dans 17 des 18 zones sylvatiques étudiées, entre 2 159 et 2 864 m d’altitude. À Cotapachi, dans le département de Cochabamba, 330 des 1 120 écotopes rocheux prospectés contenaient des triatomines, dont 92 % étaient des nymphes de T. infestans. Ces observations démontrent que l’espèce peut maintenir des populations sylvatiques indépendamment des colonies domestiques et constituent une particularité importante de son écologie en Bolivie.
Dans les régions sèches du Chaco, les triatomines exploitent différents refuges naturels associés à la végétation et à la faune sauvage. Triatoma guasayana et T. sordida peuvent notamment être rencontrées dans des broméliacées terrestres ou épiphytes. Triatoma delpontei présente quant à elle une association particulièrement étroite avec les grands nids de la perruche moine, Myiopsitta monachus. Dans une étude menée dans une zone inhabitée du Chaco bolivien, T. delpontei représentait 90,2 % des triatomines récoltées dans les nids de cet oiseau. Des populations sylvatiques de T. infestans ont également été trouvées dans le Chaco, notamment dans des cavités d’arbres. Ces observations illustrent la diversité des refuges exploités par les Triatominae dans les environnements secs boliviens.
Dans les basses terres tropicales et amazoniennes, les palmiers constituent des écotopes particulièrement importants pour plusieurs espèces sylvatiques, notamment du genre Rhodnius. Une étude réalisée dans les départements du Beni et de Pando a permis de collecter 325 Rhodnius lors de prospections portant sur 1 200 pièges installés dans 238 palmiers ainsi que dans 32 terriers ou cavités du sol. Les analyses moléculaires ont identifié R. stali et R. montenegrensis, cette dernière correspondant aux populations auparavant désignées comme R. robustus II. Les insectes étaient principalement associés aux palmiers des genres Attalea, Astrocaryum, Copernicia, Euterpe et Acrocomia. Cette association étroite avec les palmiers constitue donc un élément majeur de l’écologie des Rhodnius dans l’Amazonie bolivienne.
Les écotopes exploités par les Triatominae ne sont toutefois pas exclusivement naturels. Certaines espèces peuvent utiliser des habitats péridomestiques ou domestiques, créant une interface entre les populations sylvatiques et les populations humaines. Eratyrus mucronatus peut ainsi former des colonies péridomestiques et pénétrer dans les habitations ; dans la région d’Apolo, des colonies comprenant différents stades ont persisté malgré plusieurs années de traitement insecticide. Panstrongylus rufotuberculatus a également formé des colonies intradomiciliaires dans la région de Muñecas, dans le département de La Paz. Rhodnius stali constitue un autre exemple bien documenté : des adultes, des nymphes et des œufs ont été trouvés dans des habitations et des structures péridomestiques de l’Alto Beni, démontrant sa capacité à coloniser localement les environnements humains.
À l’inverse, plusieurs espèces restent essentiellement ou principalement sylvatiques, même lorsqu’elles peuvent être trouvées à proximité des habitations. Psammolestes coreodes est principalement associé aux nids d’oiseaux, tandis que T. delpontei est fortement lié aux nids de Myiopsitta monachus. Microtriatoma trinidadensis est également une espèce essentiellement sylvatique, bien qu’une reproduction locale ait exceptionnellement été observée dans un poulailler de l’Alto Beni. Triatoma boliviana occupe pour sa part une niche particulière dans les vallées subandines de La Paz, où elle est notamment associée aux amas de pierres et aux murs de soutènement (tacanas) situés à proximité des habitations.
La diversité des écotopes en Bolivie traduit ainsi un continuum entre environnements sylvatiques, péridomestiques et domestiques, mais celui-ci ne correspond pas à une progression uniforme vers la domiciliation. Certaines espèces restent étroitement liées à leurs habitats naturels, tandis que d’autres peuvent exploiter temporairement ou durablement des structures humaines. La proximité spatiale entre ces différents écotopes est néanmoins importante sur le plan épidémiologique, car elle peut favoriser des contacts entre les populations de triatomines, leurs hôtes sauvages et domestiques et, indirectement, les populations humaines. La persistance d’écotopes sylvatiques favorables, notamment à proximité des habitations, doit donc être prise en compte dans la compréhension de la dynamique des populations après les interventions de lutte antivectorielle.
Capacité vectorielle et déterminants de la transmission
L’importance sanitaire d’une espèce de triatome ne dépend pas uniquement de sa présence, mais de sa capacité vectorielle, définie comme son aptitude globale à assurer la transmission de T. cruzi aux populations humaines. Cette capacité résulte de l’interaction de plusieurs facteurs biologiques et écologiques, incluant la densité des populations, la longévité des adultes, la fréquence des repas sanguins, les préférences trophiques, le degré de domestication, la compétence vectorielle et le taux d’infection naturelle (Dujardin et al., 2002).
Le comportement de défécation post-prandiale constitue un déterminant essentiel, la transmission du parasite s’effectuant principalement par les déjections infectées déposées à proximité du point de piqûre. Ainsi, l’efficacité vectorielle dépend non seulement de la présence du parasite, mais aussi des comportements qui conditionnent son transfert vers l’hôte.
Ces paramètres présentent une forte hétérogénéité spatiale en Bolivie, liée aux contrastes biogéographiques et climatiques. Les populations de T. infestans des vallées interandines, du Chaco et des basses terres diffèrent en termes de densité, de structure d’habitat, de dynamique de colonisation et de sensibilité aux insecticides, influençant directement leur contribution à la transmission.
Importance épidémiologique et dynamique de transmission
L’importance épidémiologique des Triatominae en Bolivie est principalement liée à leur capacité à participer à la transmission de Trypanosoma cruzi, l’agent de la maladie de Chagas. Chez les triatomes, la transmission est stercorarienne : contrairement aux vecteurs qui inoculent directement l’agent pathogène lors de la piqûre, les formes infectantes de T. cruzi sont éliminées dans les déjections de l’insecte et peuvent pénétrer dans l’organisme à travers une lésion cutanée ou les muqueuses. La proximité temporelle entre le repas sanguin, la défécation et le contact des déjections avec l’hôte constitue ainsi un déterminant important de l’efficacité vectorielle.
La présence d’une espèce de Triatominae en Bolivie, son infection naturelle par T. cruzi ou même sa susceptibilité expérimentale au parasite ne signifie toutefois pas qu’elle joue nécessairement un rôle important dans la transmission humaine. Il convient de distinguer infection naturelle, susceptibilité expérimentale, compétence vectorielle et transmission épidémiologiquement significative. Cette distinction est particulièrement importante en Bolivie, où de nombreuses espèces participent principalement aux cycles sylvatiques du parasite, tandis que la transmission domestique a historiquement été dominée par Triatoma infestans.
Triatoma infestans demeure le principal vecteur domestique de la maladie de Chagas en Bolivie. Son importance épidémiologique est directement liée à son adaptation aux habitations humaines, où elle peut former des colonies importantes et maintenir un contact étroit avec les populations. Les programmes de lutte antivectorielle ont fortement réduit la transmission domestique dans le pays, mais la persistance de foyers résiduels, les réinfestations et l’existence de populations sylvatiques constituent des enjeux importants pour la surveillance. Dans les vallées de Cochabamba, une étude du cycle sylvatique de T. cruzi a notamment montré une circulation active du parasite entre T. infestans sauvages et petits mammifères ; environ 60 % des T. infestans examinés étaient infectés et seul le DTU TcI de T. cruzi y avait été détecté. Ces populations sauvages doivent donc être prises en compte dans l’évaluation de la persistance locale du cycle de transmission.
Dans les régions amazoniennes, plusieurs espèces de Rhodnius participent principalement aux cycles sylvatiques de T. cruzi, tout en pouvant entrer en contact avec les populations humaines. Dans une étude réalisée au Beni et à Pando, environ 30 % des Rhodnius analysés étaient infectés par des trypanosomatidés. Parmi les individus infectés, 90 % portaient T. cruzi TcI, 3 % Trypanosoma rangeli et 7 % une infection mixte par T. cruzi TcI et T. rangeli. Des repas sanguins humains ont également été identifiés chez certains individus. Ces observations montrent l’existence d’une interface entre cycles sylvatiques et humains, mais ne permettent pas à elles seules d’attribuer à chacune des espèces concernées un rôle important dans la transmission humaine.
Certaines espèces péridomestiques ou occasionnellement domestiques présentent également un intérêt particulier. Triatoma sordida peut coloniser des structures humaines et être naturellement infectée par T. cruzi, mais une étude menée en Bolivie a estimé que la probabilité de transmission du parasite à l’homme par les populations domestiques étudiées était faible. Eratyrus mucronatus constitue un autre cas remarquable : dans la région d’Apolo, des colonies ont persisté dans le péridomicile et des adultes ont été observés dans les habitations après plusieurs années de lutte insecticide. L’espèce est naturellement infectée par T. cruzi, mais les données disponibles ne démontrent pas qu’elle constitue un vecteur domestique majeur en Bolivie. Elle doit donc être considérée comme un vecteur potentiel ou secondaire, dont l’importance peut dépendre fortement du contexte écologique et du degré de contact avec l’homme.
D’autres espèces boliviennes possèdent des caractéristiques compatibles avec une participation au cycle de T. cruzi, notamment Panstrongylus geniculatus, P. megistus, P. rufotuberculatus, Rhodnius pictipes, R. robustus, R. stali et Triatoma guasayana. Pour ces espèces, cependant, le niveau de preuve varie considérablement et les données obtenues dans d’autres pays ne doivent pas être extrapolées directement à la situation bolivienne. Une infection naturelle démontre un contact avec le cycle du parasite, tandis qu’une compétence vectorielle démontrée expérimentalement établit la possibilité biologique de transmission ; aucune de ces observations ne constitue, à elle seule, la preuve d’une transmission humaine significative dans les conditions naturelles.
Ainsi, le risque vectoriel en Bolivie résulte de l’interaction entre l’infection des triatomes, leur écologie, leur capacité à coloniser ou à fréquenter les habitats humains et leurs interactions avec les hôtes réservoirs de T. cruzi. La lutte contre T. infestans a considérablement diminué la transmission domestique, mais la persistance de populations sylvatiques, les contacts entre écotopes naturels et habitations et la présence d’autres espèces capables d’exploiter les environnements péridomestiques justifient le maintien d’une surveillance entomologique. L’objectif n’est donc pas de considérer toutes les espèces de Triatominae comme des vecteurs équivalents, mais d’identifier, dans chaque contexte local, celles qui peuvent réellement assurer le passage du parasite entre les cycles sauvages, péridomestiques et humains.
Transmission sylvatique et particularités amazoniennes
Dans les régions amazoniennes de Bolivie, la transmission de T. cruzi est principalement liée à des cycles sylvatiques associés aux palmiers et aux habitats forestiers (Duran et al., 2012; Santalla et al., 2011). Les vecteurs appartiennent principalement aux genres Rhodnius et Panstrongylus, avec une forte association aux palmiers, qui constituent des micro-habitats essentiels pour leur développement.
Dans ces environnements, une voie importante de transmission est la transmission orale, liée à la contamination accidentelle d’aliments ou de boissons artisanales préparées à partir de fruits, notamment de palmiers. Lors de la transformation de ces produits, des triatomes infectés ou leurs déjections peuvent être incorporés dans la pulpe, entraînant l’ingestion directe du parasite. Cette modalité de transmission est à l’origine de foyers épidémiques ponctuels, souvent caractérisés par des cas groupés et des formes cliniques aiguës plus sévères, illustrant le rôle des interactions entre activités humaines et cycles sylvatiques dans la dynamique de la maladie de Chagas en Amazonie bolivienne.
Évaluation de la capacité vectorielle
L’estimation de la capacité vectorielle repose sur l’analyse de plusieurs indicateurs entomologiques, notamment les densités vectorielles, les taux d’infestation domiciliaire, les taux d’infection par T. cruzi, les préférences trophiques, la survie des populations, les capacités de dispersion et les caractéristiques du cycle biologique. Ces paramètres permettent une évaluation quantitative du potentiel de transmission dans des contextes écologiques variés et orientent les stratégies de surveillance et de contrôle.
Lutte antivectorielle
La lutte antivectorielle en Bolivie repose principalement sur des campagnes de pulvérisation intradomiciliaire d’insecticides à effet rémanent, principalement des pyréthrinoïdes. Le pays participe depuis plusieurs décennies aux initiatives régionales de contrôle de la maladie de Chagas dans le cadre des programmes du Cône Sud. Ces interventions ont permis une réduction significative de l’infestation domestique et du risque de transmission dans de nombreuses zones endémiques .
Toutefois, l’efficacité à long terme de ces stratégies est limitée par l’existence de populations sylvatiques ou péridomestiques susceptibles de recoloniser les habitations (Pérez-Cascales et al., 2020), ainsi que par l’émergence de résistances aux insecticides dans certaines régions (Lardeux et al., 2010).
Le genre Rhodnius en Bolivie
Le genre Rhodnius constitue l’un des groupes les plus importants de Triatominae dans les basses terres boliviennes. Dans la liste considérée ici, cinq espèces sont présentes : R. micki, R. montenegrensis, R. pictipes, R. robustus et R. stali. Leur étude est particulièrement complexe en raison des ressemblances morphologiques entre plusieurs espèces et de l’existence de complexes d’espèces cryptiques. Cette difficulté a historiquement conduit à des identifications erronées ou imprécises, notamment entre R. stali, R. pictipes et des formes regroupées sous R. robustus.
Rhodnius stali est probablement l’espèce du genre dont l’importance épidémiologique est la mieux documentée en Bolivie après T. infestans. Dans l’Alto Beni, elle peut exploiter les palmiers Attalea phalerata à proximité des habitations et former des colonies dans les habitats domestiques et péridomestiques. Une étude moléculaire réalisée sur des populations de cette région a confirmé l’identité de R. stali et détecté T. cruzi chez certains spécimens.
La découverte de R. micki en 2021 et la reconnaissance de R. montenegrensis comme espèce distincte illustrent l’évolution récente des connaissances sur la faune bolivienne. R. micki a été décrit à partir de matériel bolivien et placé dans le groupe pictipes sur la base de caractères morphologiques et morphométriques. R. montenegrensis, quant à lui, a été signalé pour la première fois en Bolivie dans le Beni, puis retrouvé dans des prospections plus larges de l’Amazonie bolivienne. Les données moléculaires ont montré que les populations précédemment attribuées à R. robustus II correspondaient à R. montenegrensis. Cette histoire taxonomique montre que les données anciennes attribuées à R. robustus ou R. pictipes doivent être interprétées avec prudence lorsqu’elles sont utilisées pour reconstruire la distribution ou le rôle vectoriel des espèces.
Le genre Triatoma en Bolivie
Avec neuf espèces dans la liste considérée ici, Triatoma constitue le genre le plus diversifié de la faune bolivienne : T. boliviana, T. breyeri, T. delpontei, T. guasayana, T. infestans, T. matogrossensis, T. platensis, T. pseudomaculata et T. sordida. Cette diversité correspond à une grande variété d’écologies. T. infestans est la seule espèce ayant acquis une importance domestique nationale majeure, alors que les autres espèces sont essentiellement sylvatiques ou péridomestiques, avec des degrés variables de contact avec les habitations.
Le cas de T. infestans est exceptionnel en Bolivie par l’importance et l’étendue de ses populations sauvages. Les colonies andines sont notamment associées aux affleurements rocheux, tandis que des populations particulières existent dans le Chaco. Cette coexistence de populations domestiques et sylvatiques est importante pour la surveillance entomologique, car les foyers sauvages peuvent potentiellement contribuer à la recolonisation des habitats humains après les interventions insecticides. Les études génétiques ont en outre montré que les populations sauvages boliviennes constituent un élément majeur dans les discussions sur l’origine et la domestication de l’espèce.
Les autres Triatoma présentent des profils plus spécialisés. T. guasayana est largement associée aux milieux secs du Chaco et peut exploiter des écotopes sylvatiques et péridomestiques ; sa proximité morphologique avec T. sordida constitue un problème important d’identification. T. delpontei est fortement associée aux nids de Myiopsitta monachus. T. boliviana possède une aire actuellement connue beaucoup plus restreinte dans les vallées subandines de La Paz et se distingue par son association avec les structures rocheuses. T. breyeri, enfin, présente en Bolivie une population géographiquement isolée des principales populations argentines connues ; sa présence a été confirmée par des approches morphologiques et moléculaires.
La proximité morphologique entre plusieurs Triatoma boliviens justifie une certaine prudence dans l’interprétation des données historiques. Le groupe T. sordida–T. guasayana constitue notamment un exemple classique de difficulté taxonomique, avec des différences morphologiques parfois faibles et des divergences génétiques et cytogénétiques plus nettes. De même, T. boliviana a initialement été confondue avec T. carrioni, tandis que T. breyeri nécessite une distinction soigneuse vis-à-vis de T. eratyrusiformis. Ces situations montrent que la distribution apparente d’une espèce peut dépendre directement de la qualité de l’identification des spécimens.
Particularités de la faune bolivienne
La principale particularité de la faune triatomique bolivienne est la coexistence de cycles domestiques, péridomestiques et sylvatiques fortement différenciés. Triatoma infestans domine historiquement le cycle domestique, mais de nombreuses autres espèces peuvent exploiter les environnements proches des habitations. Certaines, comme R. stali, E. mucronatus et P. rufotuberculatus, ont démontré une capacité de domiciliation plus ou moins avancée, alors que d’autres restent principalement sylvatiques.
La Bolivie présente également une diversité exceptionnelle d’écotopes associés aux différents groupes de Triatominae : amas rocheux dans les Andes, cavités d’arbres et broméliacées dans le Chaco, nids d’oiseaux, palmiers amazoniens, terriers de mammifères et structures péridomestiques. Cette diversité reflète la forte hétérogénéité géographique et climatique du pays et explique en partie la coexistence de nombreuses espèces présentant des stratégies écologiques très différentes.
Une seconde particularité réside dans l’importance des populations sylvatiques de T. infestans. Leur existence, documentée dans les vallées andines et dans le Chaco, distingue la Bolivie de nombreux autres pays du Cône Sud où l’espèce a principalement été étudiée sous sa forme domestique. Ces foyers sauvages constituent un réservoir entomologique indépendant ou partiellement indépendant des populations domestiques et doivent être pris en compte dans l’interprétation des réinfestations.
Enfin, la faune bolivienne demeure taxonomiquement et écologiquement incomplètement connue. Les changements récents de statut de certaines espèces montrent que les listes nationales sont susceptibles d’évoluer avec l’utilisation croissante des données moléculaires. La comparaison de listes publiées à différentes périodes met d’ailleurs en évidence des différences importantes : par exemple, une liste nationale publiée en 2022 comportait 20 espèces et incluait R. prolixus et T. venosa, tandis que les données plus récentes reconnaissent notamment R. montenegrensis et T. breyeri. Ces différences ne doivent pas être interprétées automatiquement comme des erreurs, car elles reflètent en partie l’évolution des connaissances taxonomiques et l’apparition de nouvelles données de distribution.
Conclusion
La Bolivie constitue un territoire particulièrement important pour l’étude des triatomes et de la maladie de Chagas, en raison de la diversité des espèces, des écosystèmes et des situations épidémiologiques. La coexistence de cycles sylvatiques, péridomestiques et domestiques crée de multiples interfaces entre vecteurs, Trypanosoma cruzi, hôtes et environnement, avec une forte hétérogénéité spatiale des dynamiques de transmission. Cette diversité fait de la Bolivie un cadre privilégié pour l’étude des déterminants écologiques de la capacité vectorielle et pour l’adaptation des stratégies de surveillance et de contrôle aux contextes locaux.
Triatoma infestans demeure de très loin l’espèce la plus importante pour la transmission domestique de la maladie de Chagas. Toutefois, la situation bolivienne ne peut être comprise à partir de cette seule espèce. La persistance de populations sylvatiques de T. infestans, la présence d’espèces capables d’occuper les environnements péridomestiques, telles que Rhodnius stali, Eratyrus mucronatus ou Panstrongylus rufotuberculatus, ainsi que la diversité des communautés de triatomes du Chaco et de l’Amazonie, témoignent de la complexité des interfaces entre cycles de transmission de T. cruzi.
L’importance vectorielle des espèces ne doit cependant pas être considérée comme équivalente. Les données disponibles indiquent plutôt un gradient d’importance vectorielle, depuis T. infestans, vecteur domestique majeur, jusqu’aux espèces principalement ou strictement sylvatiques dont la contribution à la transmission humaine reste hypothétique ou insuffisamment documentée. Pour plusieurs taxons, des lacunes persistent concernant leur distribution réelle, leurs hôtes naturels, leur taux d’infection par T. cruzi, les DTU impliquées, leur compétence vectorielle dans les conditions naturelles et leur capacité éventuelle à s’adapter aux environnements humains.
La surveillance des Triatominae en Bolivie doit donc associer taxonomie, écologie des écotopes, dynamique des populations, infection par les trypanosomatidés et degré de contact avec l’homme. Cette approche est particulièrement importante dans les régions où des populations sylvatiques persistent à proximité des habitations, ainsi que dans les zones amazoniennes où les interactions entre palmiers, faune sauvage, populations humaines et Rhodnius peuvent générer des interfaces épidémiologiques distinctes du cycle domestique classique de T. infestans. La compréhension de cette diversité écologique et épidémiologique constitue ainsi un préalable essentiel à une surveillance durable du risque vectoriel en Bolivie.
Bibliographie
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Ceccarelli, S., Vicente, M. E., Liu, Q., Zhou, X.-N., Wu, D., Balsalobre, A., Bruno, E. A., Barboza, S. E., Valente, R., Marti, G. A., Vicente, M. E., Liu, Q., Zhou, X.-N., Wu, D., Balsalobre, A., Bruno, E. A., Barboza, S. E., Valente, R., & Marti, G. A. (2025). Triatomines outside the Americas : A comprehensive dataset for the global surveillance of Chagas disease vectors. Gigabyte, 2025, gigabyte163-0. https://doi.org/10.46471/gigabyte.163
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